Parmi les grands mystères de l’humanité, il en existe un qui surpasse probablement la disparition des civilisations anciennes et le secret des pyramides : le comportement de l’automobiliste qui klaxonne dans un embouteillage causé par les automobilistes eux-mêmes. Ce moment suspendu où chacun réalise que rien n’avance, mais où certains décident que le son strident d’un klaxon pourrait, par une forme de magie acoustique, dissoudre la matière automobile qui leur barre la route.
Klaxonner dans un bouchon, c’est croire que le bruit possède une vertu mécanique. Comme si un coup de klaxon pouvait faire reculer un camion, contourner un feu rouge, désintégrer un rond-point, ou, mieux encore, évaporer d’un coup de chaleur les centaines de voitures coincées dans la même galère. Ce cri métallique ne change rien, absolument rien, mais il continue d’être utilisé avec une conviction fascinante. Une sorte de superstition moderne, le talisman sonore contre l’immobilité.
Il serait faux de croire que cet acte relève de l’impulsion. C’est un rituel social, presque une tradition. L’automobiliste bloqué ne peut rien faire, alors il fait du bruit. Il signale sa souffrance au monde, comme si les autres n’étaient pas dans la même situation. Il dénonce, par un son strident, un système dont il est l’un des participants actifs. Il proteste contre une foule dont il fait partie intégrante. Il manifeste son exaspération contre une masse qui inclut précisément sa propre voiture. On atteint ici une forme prodigieuse d’auto-contradiction.
Il faut reconnaître à cette scène un charme particulier : chaque automobiliste souhaite que le trafic devienne fluide, mais aucun ne souhaite être celui qui renonce à sa place dans la file. L’homme moderne rêve d’une route parfaitement dégagée, mais uniquement pour lui. Il voudrait un monde sans bouchons, mais sans renoncer à contribuer lui-même au bouchon. Le klaxon devient alors l’instrument de ce rêve impossible, un cri plaintif adressé au vide, signalant son indignation contre un phénomène dont il est pourtant partie prenante.
Le plus délicieux est que ce bruit ne produit aucun effet mesurable. Il n’accélère rien. Il ne débloque aucune situation. Il ne modifie aucune réalité. Il ajoute seulement un désagrément sonore à un désagrément déjà parfaitement complet. Pourtant, la pratique persiste, inlassable, comme si l’humanité refusait d’apprendre que certaines actions n’ont absolument aucune utilité.
Cette scène quotidienne est finalement l’une des plus belles métaphores de notre époque. Une foule immobile, chacun persuadé d’être victime d’un système dont il est pourtant l’un des éléments constitutifs. Des individus sûrs que le problème vient toujours des autres. Une certitude absolue qu’un peu de bruit suffit à compenser un peu de lucidité.
Le klaxon dans un embouteillage est peut-être la manifestation la plus pure de la pensée magique contemporaine : un geste inutile, bruyant, agaçant, accompli avec un sérieux admirable, persuadé d’agir sur un monde qui ne l’entend même pas. Une sorte d’autoportrait collectif, à ciel ouvert, de l’absurdité humaine.