Il existe une phrase qui hérisse les militants, crispe les éditorialistes et provoque des spasmes dans les dîners en ville : « Sur l’immigration, le RN n’a pas toujours tort. » On peut détester ce parti, refuser son idéologie, combattre son projet, mais il suffit d’observer le paysage politique français pour comprendre pourquoi cette affirmation, aussi insupportable soit-elle, continue de trouver un écho. Si un parti comme le RN prospère, ce n’est pas parce qu’il invente des problèmes imaginaires ; c’est parce que certains problèmes sont bel et bien réels, et que les gouvernements successifs ont passé deux décennies à les ignorer, les maquiller ou les noyer dans un brouillard de discours lénifiants.
Le sujet est devenu si explosif que la classe politique s’est enfermée dans une forme de coma volontaire. Tout le monde voit que la gestion de l’immigration en France est devenue un puzzle bancal où plus rien ne fonctionne, mais plus personne n’ose l’admettre. Dans ce désert de lucidité, il ne faut pas s’étonner que le RN puisse, à intervalles réguliers, sembler presque raisonnable. Ce n’est pas parce qu’il aurait gagné en intelligence ou en nuance, mais parce que la concurrence, elle, a déserté le réel.
Commençons par l’évidence, celle que tout le monde voit mais que presque personne ne formule : la France a perdu le contrôle de son propre système migratoire. Les préfectures suffoquent sous des masses de dossiers qu’elles ne savent plus traiter, les procédures sont interminables, les décisions administratives se contredisent d’un bureau à l’autre, les obligations de quitter le territoire restent lettre morte, et personne n’est capable de dire combien de demandes sont réellement en attente. Ce n’est pas une fiction militante. C’est le constat quotidien des agents de terrain, de la Cour des comptes, des travailleurs sociaux, des associations, de ceux qui affrontent la machine au quotidien. Dire que l’État ne maîtrise plus rien n’est pas un slogan d’extrême droite : c’est une vérité administrative.
Le RN ose aussi énoncer la question que les gouvernements successifs ont soigneusement évitée comme la peste : pourquoi accueille-t-on des personnes que l’on n’a objectivement plus les moyens d’intégrer ? Il ne s’agit même plus d’idéologie ou de morale. Le pays manque de logements, l’école est saturée, l’hôpital agonise, les services sociaux débordent. Intégrer dignement des individus dans un tissu national exige des infrastructures solides, une capacité d’accueil réelle, un effort collectif. Or la France ne dispose plus de ces leviers. Résultat : on laisse des migrants livrés à eux-mêmes, des habitants locaux qui se sentent abandonnés, et l’on fabrique mécaniquement de la frustration pour tout le monde. On peut haïr le RN, mais prétendre que ce constat est faux relève de la mauvaise foi pure.
Il faut également évoquer le sentiment d’injustice qui traverse le pays. Le citoyen moyen est confronté à un État d’une rigueur presque maniaque lorsqu’il s’agit de taxation, de contrôles, de formulaires, de pénalités. Le même État devient soudain inconsistant, hésitant, voire impuissant lorsqu’il s’agit d’appliquer ses propres décisions en matière d’immigration. Ce contraste produit une sensation d’arbitraire si profonde que la moindre demande de cohérence, même formulée par le RN, semble presque sensée.
La faiblesse la plus spectaculaire du système réside dans l’incapacité chronique de la France à définir une politique migratoire claire. Depuis vingt ans, le pays vit dans une schizophrénie permanente, oscillant entre déclarations humanistes et impuissance structurelle. On proclame l’accueil mais on laisse des familles à la rue. On parle d’intégration mais aucun moyen réel ne suit. On décrit une politique mais personne ne l’applique. C’est un théâtre d’apparences où l’on feint d’agir, où l’on prétend décider, où l’on fabrique des lois que l’on sait inapplicables. Dans cet environnement de mascarade administrative, il suffit au RN de prononcer une phrase simple pour passer pour la seule force lucide de la salle.
Ce renversement dit beaucoup moins sur la qualité intellectuelle du RN que sur l’effondrement général de la pensée politique française. Dans la majorité des démocraties avancées, affirmer qu’un pays doit savoir précisément qui entre, qui reste et selon quelles capacités d’accueil n’a rien d’extrême. C’est même la base élémentaire de toute politique migratoire sérieuse. En France, cette simple idée déclenche des convulsions morales, preuve non d’un surplus de vertu, mais d’une incapacité pathologique à regarder la réalité en face.
Ne pas reconnaître que certaines préoccupations du RN reposent sur des réalités concrètes, c’est se condamner à parler dans le vide et à perdre le débat avant même d’y entrer. Ce n’est pas faire la promotion du RN que de constater cela. C’est comprendre que le déni confortable de la classe politique a déroulé à l’extrême droite un tapis rouge. Lorsque plus personne n’a le courage de nommer les dysfonctionnements, celui qui le fait, même maladroitement, même brutalement, même idéologiquement, récupère la crédibilité laissée vacante.
Le RN ne brille pas par la qualité de ses idées. Il brille par la vacuité des autres. Le danger ne réside pas dans sa capacité à poser les bonnes questions, mais dans l’incapacité des autres à y répondre. Et c’est précisément ce vide, cet abandon intellectuel et politique, qui confère à son discours, parfois, l’apparence trompeuse d’une rationalité.