Il faut se résoudre à l’admettre : les journaux télévisés et les chaînes d’information en continu ont renoncé à toute ambition journalistique. Ils ne cherchent plus à informer, encore moins à éclairer ; ils veulent capturer, sidérer, accrocher le regard comme on attrape un poisson avec un hameçon rouillé. Le JT du soir, autrefois colonne vertébrale du pays, commence désormais systématiquement par un fait divers, parce que plus personne dans ces rédactions ne sait comment retenir un téléspectateur autrement que par le choc, la peur ou le sordide. C’est devenu un rituel pathétique : on ouvre sur le sang avant de prétendre ensuite parler de la France.
Dans ce paysage abîmé, le fait divers n’est plus un élément d’actualité ; il est devenu la structure même de l’information. Il faut une agression, un incendie, une disparition, une bagarre, un drame familial — n’importe quoi, pourvu que ce soit émotionnel. Les rédactions ont compris une chose dévastatrice : il est plus facile de terroriser que d’expliquer. Alors elles terrorisent. Elles dilatent le moindre incident pour en faire un tremblement de terre national. Un incendie dans un parking devient un “drame potentiel”, trois tweets deviennent “une polémique virale”, la moindre phrase mal formulée d’un élu devient un “séisme politique”. On ne raconte plus le pays : on l’exagère jusqu’au ridicule.
Quant aux chaînes d’info en continu, elles ont atteint un degré de grotesque qui en devient presque scientifique. Leur fonctionnement repose sur un principe simple : parler en boucle de ce qu’on ne sait pas encore, avec la conviction d’un expert et la précision d’un horoscope de presse gratuite. Elles remplissent des heures d’antenne en invitant toujours les mêmes commentateurs fatigués à répéter les mêmes banalités, en demandant à des micro-trottoirs ce que personne ne sait vraiment, en diffusant des images sans contexte et en appelant cela de “l’analyse”. Cette mécanique est si creuse qu’on s’étonne qu’elle fasse encore autant de bruit.
Ces chaînes fabriquent un univers où le réel n’existe qu’à partir du moment où il peut être dramatisé. Elles ne cherchent plus la vérité : elles cherchent l’impact. Elles ne se posent plus la question du sens : elles veulent du sensationnel. Elles ne suivent plus l’actualité : elles la tordent, la pressent, la distordent jusqu’à ce qu’elle devienne exploitable en direct. Peu importe que l’on désinforme, que l’on simplifie, que l’on caricature : seule compte la capacité à occuper l’écran avec quelque chose qui ressemble vaguement à une émotion. Elles se vautrent dans l’immédiateté comme dans une fange tiède, en tirant une fierté grotesque d’être “réactives”, alors qu’elles ne sont que réflexes conditionnés.
Il faut voir ces plateaux pour comprendre la déroute intellectuelle du pays.
Des “experts” de tout, spécialistes de rien, débitent sans pause des analyses prémâchées qui s’effondreraient au moindre examen sérieux. Les mêmes têtes tournent en boucle comme des figurants sous contrat, prêts à commenter n’importe quoi, du déficit public à un chien perdu dans la Creuse. Les chaînes d’info ont réussi cette prouesse : banaliser l’incompétence au point d’en faire un standard éditorial. Elles ne cherchent pas les meilleurs : elles cherchent les plus disponibles, ceux qui sont prêts à combler le vide avec suffisamment d’aplomb pour tromper les téléspectateurs fatigués.
Ce qui rend ces médias réellement abjects, c’est leur mépris profond pour leur propre public. Elles le pensent vulnérable, manipulable, impressionnable. Elles sont convaincues que les citoyens ne supportent plus de réfléchir plus de dix secondes, qu’ils ont besoin d’être secoués, effrayés, divertis comme des enfants surexcités. Alors elles leur offrent un monde fragmenté, hystérisé, incohérent : un rideau de fumée permanent derrière lequel se cache la faillite de leur profession.
Et pourtant, elles continuent de se vanter d’être “indispensables au débat démocratique”.
Indispensables ? Elles sont devenues la plus grande nuisance cognitive du pays.
Elles ne forment pas l’opinion : elles la déforment.
Elles n’éclairent pas la démocratie : elles l’éblouissent jusqu’à l’aveugler.
Elles n’informent pas : elles saturent.
Il n’y a plus, dans ces chaînes, ni recul, ni expertise, ni rigueur.
Il ne reste que le bruit.
Un bruit agressif, continu, toxique.
Un bruit qui remplace la pensée, qui étouffe la nuance, qui massacre la complexité.
Un bruit tellement fort qu’il parvient presque à dissimuler leur propre vide.
Et pourtant, ce vide finit par se voir.
Les JT et les chaînes d’info ne sont plus des piliers du débat public.
Elles sont les fossoyeurs du réel.
Elles transforment l’actualité en bouillie émotionnelle, la politique en cirque, la société en décor anxiogène.
Elles sont le parasite le plus bruyant de la République, et peut-être l’un de ceux dont on aura le plus de mal à se débarrasser.