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Streaming : pourquoi les plateformes persistent-elles à exhiber de telles œuvres indignes ? Le grand marché de l’illusion

Il suffit d’ouvrir les catalogues de Netflix ou d’Amazon Prime Video pour éprouver cette étrange sensation d’être convié à un banquet dont une partie des plats aurait été préparée avec les restes d’une cuisine industrielle. Car enfin, comment qualifier autrement ces films récents — oui, récents ! — qui s’imposent à nous avec la morgue de productions achevées, mais qui ne sont que l’ombre pitoyable d’un art qu’ils feignent de servir ? Certains titres atteignent une telle indigence qu’ils en deviennent presque fascinants : Battlefield 2025 (1,8/10), Alien Warfare (1,7/10), The Lockdown Hauntings (1,9/10). Ce ne sont plus des œuvres, mais des monuments à la désolation esthétique, des simulacres qu’on offrirait à des abonnés considérés, à l’évidence, comme des bouches à nourrir plutôt que des esprits à élever.

Car il faut bien le dire : ces films relèvent de la mauvaise foi artistique. Tout y respire la précipitation, l’artifice sans génie, l’économie de moyens érigée en dogme et non en nécessité. On y sent la mascarade, la contrefaçon, le mouvement convulsif d’une industrie qui ne cherche plus à produire du cinéma, mais à fabriquer de l’apparence — comme si l’illusion d’un film suffisait désormais à remplacer le film lui-même. Et le plus accablant n’est pas leur existence — l’histoire du cinéma a toujours produit ses objets honteux — mais leur présence insistante dans des catalogues qui prétendent incarner la modernité culturelle.

Comment ne pas y voir une forme d’insulte courtoise adressée à l’abonné ? On lui dit : « Voici votre choix infini. Voici la diversité que vous réclamiez. Voici la richesse du cinéma contemporain. » Et on glisse, parmi quelques productions nobles, ces œuvres affligeantes, véritables déchets visuels, comme si la profusion devait tout absoudre. On s’adresse à lui comme à un client dont on suppose qu’il ne saura pas distinguer l’authentique du frelaté. C’est la grande mystification du streaming : faire passer la pléthore pour de la générosité, quand elle n’est qu’un camouflage de la vacuité.

Cette politique n’est pas un accident. Elle procède d’un raisonnement profondément marchand : mieux vaut mille films médiocres qu’un chef-d’œuvre coûteux. L’industrie a compris que l’abonné, perdu dans sa navigation, évaluera la qualité non en regardant, mais en feuilletant. Le catalogue n’est plus une programmation, mais un étalage. Et tant pis si, sur cet étalage, une part non négligeable des produits relève du rebut : ce rebut remplit des cases, occupe l’espace, et donne à l’utilisateur le sentiment factice d’être entouré d’un luxe d’offres qui n’existe pas.

Le phénomène est nourri par une sous-industrie qui s’est donné pour vocation de produire des films comme on produit des boîtes de conserve : rapidement, anonymement, sans âme. On assemble quelques acteurs disponibles, on déniche un hangar, quelques fonds verts, une poignée d’effets spéciaux volés à un logiciel d’initiation, et l’on obtient un objet filmique que l’on vendra par lots, à bas prix, à des plateformes gloutonnes qui n’ont plus l’audace d’une sélection, mais seulement l’avidité du volume. C’est le triomphe d’un artisanat servile, l’antithèse même de la création.

Ce qui est nouveau — et proprement consternant — c’est que la technique a facilité l’écroulement de l’exigence. Là où l’on aurait jadis jeté un certain discrédit sur une œuvre indigente, on se contente aujourd’hui de lui appliquer un vernis 4K pour masquer, sans succès, l’indigence de ses fondations. Un téléphone haut de gamme, un micro approximatif, quelques manipulations numériques : voilà les nouveaux outils de l’industrie du « prêt-à-filmer ». La façade est chromée, l’intérieur est vide.

Quant à ces films proposés sans version originale, sans sous-titres, parfois même sans un mixage audible, cela relève de l’impensable : où, ailleurs qu’en streaming, oserait-on proposer un produit incomplet en invoquant la commodité ? La réponse est simple : nulle part où l’on respecterait le client.

Dès lors, une question obsédante demeure : comment se fait-il qu’en 2025, dans des écosystèmes aussi riches, aussi orgueilleux, aussi mondialisés, puisse subsister une telle médiocrité ? Pourquoi retrouve-t-on, aux côtés de productions ambitieuses, ces résidus filmiques que l’industrie traditionnelle n’a pas jugé dignes de porter jusqu’aux salles ?

La réponse est implacable : parce que cela fonctionne. Parce que l’abonné, pourtant intelligent, accepte la confusion entre abondance et qualité. Parce que l’industrie du streaming a compris que l’on pouvait donner beaucoup, tant que ce « beaucoup » était pauvre. Parce que la culture est devenue un flux, et que dans le flux, les déchets et les œuvres se mêlent jusqu’à devenir indiscernables.

Le streaming avait promis la démocratisation du cinéma.
Il offre trop souvent la démocratisation de l’insignifiance.

Et si l’utilisateur ne reprend pas conscience, s’il ne demande pas des comptes à ces colosses numériques qui l’abreuvent de simulacres, il demeurera l’hôte consentant d’un banquet où l’on sert, avec le sourire, le mauvais comme si c’était l’abondant — et où l’on compte sur lui pour ne jamais distinguer l’un de l’autre.

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